Djamila BOUBACHA

Maryam Mirzakhani

Un témoignage colonial de 1950, pas du tout anodin, sur l’Aurès, aujourd’hui désormais décliné au pluriel, mais pas seulement. 

 

 

Paysans de l’Aurès

Ce pays ne possède rien, rien que de tristes étendues, des rochers gris ou rouges, des pierrailles, et frappés sur ces paysages vides, des caravanes qui remontent du Sahara. Massifs fermés, encore peu perméables, c’est l’Aurès ou comme l’on disait naguère, les Aurès. Dans ces villages de pierre, rôtis par les soleils de milles étés, vit une race de paysans, vit ou plutôt fait escale, car tout au long de l’année, il faut faire et refaire les gestes du départ, rappeler le fils qui garde les chèvres, charger les mules, prendre la route.

C’est que pour le paysan de l’Aurès, il n’est pas comme ailleurs de domaine d’un seul tenant,  profils et climat de sa terre montagneuse, le contraignent à cultiver ses divers champs dispersés au quatre coins du massif. C’est pourquoi sa vie semble être une continuelle errance.

Fermant la marche derrière cette menue caravane que guide sa femme et son ainé, abandonnant aux vieux parents la maison et les enfants en bas âge, il part aujourd’hui pour les labours comme il partira pour la récolte des figues ou l’irrigation des palmeraies car pour vivre, il lui faut du blé, et les terres à blé se trouvent sur les plateaux du Nord, les dates et les palmiers ne prospèrent que sur les plateaux du Sud, quelques légumes et quelques fruits, et les vergers n’existent que sur les terrasses de l’oued Abdi.

Deux jours de route, trois jours de routes, on traverse de funestes étendues où rien ne vient rompre le silence. On marche, tirant les mules ou portés par elles, et le soir, on fait halte sur un piton, où l’on dormira à la belle étoile, près d’un feu de brindilles.

A l’aube, on se remettra en marche, par ses sentiers en surplomb qui découvre d’autres lacets, montant et descendant des cotes sans fin, on arrive à un village pareil à tous les villages du pays Chaouia, bâtis pour la défense sur une pointe rocheuse autour d’un minaret de pierres sèches.

C’est un village qu’on connait bien, qu’on retrouve plusieurs fois par an et où plusieurs fois par an, on vit quinze jours d’affilée. On a ici des habitudes, une baraque basse où l’on s’établit et dont on garde la clef. On y a même des amis. En sommes, on y est aussi chez soi. C’est simplement, le village du champ de blé. Et dans le village du champ de blé, la vie reprend aussi rude, aussi lente, aussi peu variée.

Semaines qui passe ramenant le marché ouvert en plein vent autour des bouchers établis à la plus haute place et pareils à des bourreaux autour d’un gibet. Semaines qui passent pendant lesquelles dans le vent qui rudoie les êtres et glace les rochers, on tirera la herse grossière qui écorche à peine le sol. Et puis, les labours faits, on abandonnera le village du champ de blé. On y reviendra pour les semailles, pour la moisson, et pendant l’intervalle, au rythme des saisons, on se sera mis en route vers le sud, vers la vallée de l’oued El-biod, où s’égrène un  chapelet d’oasis.

 Chaque paysan de l’Aurès y possède quelques palmiers qui assurent sa provision de dattes et le village de Roufi, invisible du plateau, s’ouvre tout d’en coup dans l’échancrure du défilé, avec ses maisons étalées le long de la falaise autour de son oasis, allongé au fond du précipice.

On sera à Roufi, le village des palmes, comme on était au village du champs de blé. Par les ruelles montueuses, on retrouvera les mêmes bavardages d’enfants et les mêmes pierres sèches d’une retraite faîtes seulement de quatre murs. Sur la terrasse, on mettra murir au soleil d’hiver les dattes de la récolte et, quand retournées chaque jour, les dattes seront parfaitement mûres, les travaux d’entretien accomplis, la vie aura coulée, des jours seront passés et la route à nouveau sera ouverte.

Emportera-t-on toute la récolte ? Non, il faut bien laisser ici la nourriture nécessaire au prochain séjour. On la déposera dans l’une de ses guélaa, les greniers publics de l’Aurès où chacun peut avoir ses réserves à l’abri des voleurs. Etranges guelaa, posées comme celle-ci à l’extrême bord d’une falaise ou dressées comme des bouques menaçants au sommet d’une montagne.

Elles furent autrefois les forteresses des villages quand Les disputes des tribus jetaient les Aurès dans une insécurité perpétuelle. Rompue, démantelée, elle reste maintenant comme les témoins vertigineux des époques de sang.

Ainsi ces restes qui dominent le rocher de la Kahina, dernier refuge de la résistance berbère aux temps très anciens de l’invasion arabe. Ile étonnante séparée de la falaise par un séisme et ceinturé de greniers troglodytes.

De nouveau sur les routes, et c’est aujourd’hui Menaa qui se découpe au sommet de sa colline. Ménaa le pays des vergers. Chacun des Chaouia de l’Aurès possède ici quelques figuiers, quelques noyers, quelques légumes, le tout clôturé de cactus qui, le printemps venu, s’illumine de fleurs étonnantes. Extraordinaire printemps de Menaa. Les fleurs forment aux rochers de tendres parures. Les ruisseaux gonflés par les neiges réfléchissent un ciel pur. La vie y passe.

Chaque jour au village, les fillettes ramènent de grandes brassées d’herbage et sortent pour les porter au marché des citrouilles éclatantes. Et l’année tourne. Il faudra retourner au village du champ de blé. C’est la moisson, la récolte, la promesse de la vie pour ce paysan pèlerin qui ne peut compter que sur ses pauvres domaines répartis sur les axes de la rose des vents.

 Mais la mince moisson de ces vallées rétrécies donne au paysan d’Aurès le pain et la joie en même temps, car, la dernière brassée coupée amène le temps des réjouissances, ces jours de fêtes rituelles, qui célèbrent le travail accompli et, au signal de la dernière gerbe, répondent sans tarder les pétarades et les musiques.

Voici venu le temps où chaque déchra s’emplit de dance et de musique, où les robes les plus éclatantes sortent des coffres, où les colliers de pièces d’argent s’augmentent de rang. Le temps enfin où l’on reste au village.

Plus tard, il faudra rebatter les mules, reprendre la route vers le village du champ de blé ou vers le village des palmes mais pour l’instant rien n’existe plus pour la paysan de l’Aurès. Rien que devant un cirque de montagne, une ballerine hiératique, presque immobile, qui semble danser pour l’éternité.

Je ne sais pas si aujourd’hui encore, les femmes se saluent en se serrant les mains pour embrasser leur seul main après au lieu de s’embrasser directement en se tendant les joues. Je ne sais pas non plus si on laisse vraiment mûrir les dattes au sol après leur arrachage des palmiers. J'aurais cru qu'elles  étaient prêtes à la cueillette.

 

 

 

Voici un modeste droit de réponse, à un non moins modeste fonctionnaire réalisateur inconnu des fameuses actualités coloniales françaises, 67 ans après.

Comme la trempe, le choc du chaud et du froid sur la structure du métal, tonne les mots de ce commentateur français, un jour de 1950, déroulant davantage une leçon de choses que l’histoire humaine d’une contrée, injustement qualifiée de triste et même de funeste ; une vie lente et peu variée retient-il. Il reste que les temps ou la tonalité utilisés varient de l’impersonnel froid  à une sympathie et une intimité inavouée, dont les mots semblent friser l’envoûtement, bien perceptibles dans ce témoignage d’un occidental parachuté dans un insolite et sublime environnement, mais malgré tout avec un sérieux et une solennité, voire une émotion, qui surprend. Et aussi un lyrisme qui presque l’étrangle parce que manifestement une réalité un art de vivre et un bonheur qui l’ont subjugué.

J’ai aussi parcouru de longues années toutes les contrées de ce pays magnifique, pas toujours reconnu par les siens à sa juste valeur, et qu’un compagnon résumait par la formule de – كريين في بلادنا  - harcelées que les nouvelles générations sont par les milles et une illusions des prédateurs qui nous entourent après avoir perturbé en profondeur notre histoire millénaire. Nous avons tant à dire sur nos vierges contrées. Elles attendent encore plus d’amour et d’envie de bâtir. Il faut plus que jamais se détourner du brouhaha des civilisations prédatrices, rechercher nos voies, poser nos concepts sans complaisance car nous avons la chance d’habiter un paradis sur terre.

Regarde bien petit, regarde bien … un homme qui vient que je ne connais pas… non, ce n’est pas mon frère…  disait le grand Brel.

 

 

 

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